Qu'est-ce que la Tradition ?
Je vais à la messe "traditionnelle" ; vous êtes "traditionaliste" ... Aux yeux de certains, être « traditionaliste » revient à être "passéiste", à vouloir maintenir des pratiques et des idées d'une autre époque à être en total décalage par rapport à son temps... Pour d'autres, le "traditionaliste" est celui sans qui les valeurs essentielles seraient perdues.
Mais au fond, qu'est-ce que la "tradition" ?
Le mot "tradition" et ses dérivés ("traditionnel", "traditionaliste") vient du latin traditio : un terme à rapprocher du verbe tradere, qui signifie "transmettre". Si l'on consulte un dictionnaire, on voit que la "tradition" est constituée par une doctrine ou une pratique qui se transmet de générations en générations par la parole ou par l'exemple. Encore faut-il préciser ici que n'importe quelle croyance, ne quelle superstition, ou n'importe quelle pratique ne constitue pas forcément la base d'une tradition.
Pour ce qui nous concerne ici, la "tradition" est une transmission établie sur la révélation et sur la révélation et sur la réception de la vérité reçue du Christ. Ne peut donc appartenir à la "tradition" que ce qui est établi sur cette vérité" capable de résister à l'épreuve du temps. La "tradition" - au sens chrétien du terme - désigne donc un ensemble de manifestations établies sur la pensée et sur la pratique des premières communautés chrétiennes ayant reçu l'enseignement des Apôtres. Il est inutile de démontrer ici que s'il y a un élément de la vie chrétienne qui est véritablement tributaire de la "tradition", c'est bien la liturgie, au sens général du terme.
Mais l'on devine tout de suite que s'il l'on souhaite avoir une idée plus complète de la notion de "tradition", il faut voir les choses sous deux angles : sous l'angle de ce qui est transmis, et sous l'angle du mode de transmission dans le temps. Et puisqu'il y a ce qui est transmis et en même temps l’acte de transmettre, il est évident que la "tradition" n'est ni quelque chose de monolithique, ni quelque chose de fixé une fois pour toutes dans le temps, à un moment déterminé. La "tradition" n'est ni une œuvre ancienne dont la seule raison d'être serait d'être conservée pour être admirée comme le serait un accessoire ornemental placé dans un salon, ni un refuge dans lequel viendraient s'abriter ou s’exiler tous ceux qui fuient le monde pour toutes sortes de raisons. Elément vivant par essence, la tradition change au cours du temps : on peut dire qu'elle contient en elle-même le principe de son élaboration : elle s’auto-élabore, en quelque sorte. Mais cette auto-élaboration ne conduit pas à une croissance anarchique : au fur et à mesure qu'elle se construit elle-même, la "tradition" reste fidèle à son fondement, ce qui est sa raison d'être, même s'il lui faut pour cela abandonner ou rénover certaines formes anciennes, et même s 'il lui faut imaginer des formes nouvelles. La "tradition" ne peut évoluer que par mode de développement organique, comme le souligne la Constitution conciliaire sur la liturgie (n° 21, 23) et comme le suggère aussi l'ordre donné par le Christ aux Disciples : « Faites ceci en mémoire de moi ». Le verbe "faire" laisse entendre qu'il y a quelque chose de plus à faire que la simple reproduction d'un geste sous une forme strictement identique, limitative : un simple mimétisme ne suffirait pas à établir la "tradition". Quant à l'emploi du mot "mémoire", il suggère qu'il ne s'agit pas simplement de conserver une trace de ce qui a été fait, mais plutôt de rendre vivant l'acte fondateur de la "tradition" eucharistique.
De cela, il découle qu'en liturgie la "tradition" authentique ne saurait se confondre avec "un champ d'exercice de rubricistes" : la "tradition" n'est pas constituée de ce qui est enfermé dans les rubriques données au début du missel, mais dans la réalité liturgique elle-même que les ministres du culte font émerger lorsqu'ils révèlent et préservent la juste expression en s'y soumettant. (cf. Joseph Ratzinger, La célébration de la foi, éd. Téqui, pp. 33-34). Il y donc "plus d'exigence dans la forme des textes et de toute la célébration [liturgique] que dans les rubriques" (J. Pascher, Eucharistia, Gestalt und Vollzug, éd. Münster-Krailing, cité par le Cardinal Ratzinger, in op. cif. sup.) Et lajuste célébration de la liturgie romaine actuelle est bien plus exigeante que ne l'était la célébration de la liturgie romaine ancienne, précisément parce que le missel publié à la suite de Vatican II est moins riche en précisions rituelles: il faut donc que le célébrant soit davantage imprégné de "tradition", s'il ne veut pas trahir la liturgie d'aujourd'hui. Or on sait que c'est exactement le contraire qui se passe: beaucoup de célébrants qui avaient été mal formés autrefois, ou qui n'ont plus du tout été formé aujourd'hui ont confondu rites avec "tradition". Et voyant que dans le missel actuel il y avait moins d'indications rituelles, ils ont pensé que Vatican II les dispensait de célébrer la liturgie actuelle de façon "traditionnelle". Ils ont alors établi, dans la liturgie, cette rupture que dénonce Benoît XVI et qui fait autant de dégâts dans les églises.
Comment évolue, au cours du temps, la "tradition" qui ne peut en aucun cas se fossiliser sous peine de disparaître ? On peut dire qu'elle évolue non pas par "accumulation", mais par "perfectionnement".
On a parfois tendance à penser que plus une tradition est riche, plus elle obéit à un rituel complexe, plus elle est ancienne et, donc, plus elle a de la valeur. Cette façon de voir les choses n'est pas correcte: c'est souvent tardivement, au cours de siècles où l'on avait perdu le sens de ce qui devait être accompli de façon "traditionnelle", qu'on s'est mis à compliquer les choses pour leur donner davantage de relief et leur ajouter arbitrairement du sens. Ce faisant, on a souvent fait disparaître l'essentiel sous de l'accessoire ... Un exemple de cette complication tardive des choses se retrouve même dans le répertoire grégorien: regardons les versions de l'Asperges me que trois siècles séparent, ou bien les versions A et B du Kyrie de la messe XI, ou encore les Kyrie des messes IX et X ... les pièces les plus riches sur le plan mélodique ne sont pas les plus anciennes, les plus "authentiques". Ainsi en est-il souvent de la "tradition" liturgique.
La tradition évolue par mode de "perfectionnement". Est-ce à dire que ce qui se faisait autrefois était imparfait et que ce qui se fera à l'avenir sera toujours davantage parfait ? Ce n'est pas exactement de cette façon qu'il faut comprendre la notion de "perfectionnement" associée à la notion de "tradition". La liturgie des premiers siècles, en effet, n'était pas moins "perfectionnée", pas moins "parfaite" que ne peut l'être la liturgie célébrée aujourd'hui. Dans la mesure où le geste fondateur de la "tradition" est parfait au cours de la dernière Cène, à la mesure de la perfection de Celui qui l'a posé, toute tradition liturgique authentique devient le vecteur de cette perfection. Quand on parle de "perfectionnement" de la "tradition", il faut plutôt comprendre qu'il s'agit d'un perfectionnement dans l'expression par laquelle nous est signifié et transmis le sens premier de ce que le rite constitutif de la "tradition" a été chargé de communiquer. Ce perfectionnement est directement lié à la connaissance que l'Eglise du Christ a d'elle-même ; car "il existe en effet un lien très étroit et organique entre le renouveau de la liturgie et le renouveau de toute la vie de l'Eglise. L'Eglise agit dans la liturgie, mais elle s'y exprime aussi, elle vit de la liturgie et elle puise dans la liturgie ses forces vitales." (cf. Jean-Paul II Lettre Dominicae Cenae du 24 février 1980, passage que le Souverain Pontife reprend in extenso dans sa Lettre apostolique Vicesimus quintus annus du 4 décembre 1988).
La "tradition'' est donc intimement liée à la vie de l'Eglise, laquelle ne s'arrête pas à une époque particulière. Aussi est-il nécessaire, quand nous voulons parler de "tradition", de bien veiller à ne parler que de "la" tradition et non pas de "mon" idée de la tradition, tout comme il faut parler de l' "Eglise du Christ" et non pas de "ma communauté avec laquelle je fais Eglise". Eglise et "tradition" ne peuvent vivre que si elles s'enrichissent mutuellement en puisant sans cesse, chacune selon un mode qui lui est propre, à leur source commune: la Révélation maintenue vivante dans le mysterium fidei proclamé au cours de chaque Eucharistie.
Auteur : Denis CROUAN
Par François
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| 19/04/2007 13:47
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