Alors que le mois de septembre nous ramène, pour la plupart, vers des acti­vités professionnelles et une vie familiale et sociale plus habituelles, nous vous proposons de méditer avec Madeleine Delbrêl (1904-1964), poète et assistante sociale, sur l'expérience du monde comme possible lieu de sainteté.

Nous autres, gens de la rue...
« Il y a des lieux où souffle l'Esprit,
mais il y a un Esprit qui souffle en tout lieu.
Il y a des gens que Dieu prend et met à part.
Il y en a d'autres qu'il laisse dans la masse,
qu'il ne « retire pas du monde »:
Ce Sont des gens qui font un travail ordinaire,
qui ont un foyer ordinaire ou Sont des célibataires
ordinaires. [...]
Des gens qui ont une maison ordinaire,
des vêtements ordinaires. Ce Sont des gens de
la vie ordinaire. Les gens que l'on rencontre dans
n'importe quelle rue. [...]
Nous autres, gens de la rue, croyons
de toutes nos forces que cette rue, que ce monde
où Dieu nous a mis est pour nous le lieu de
notre sainteté.»

Ces quelques lignes expriment bien l'intui­tion apostolique qui anime Madeleine Delbrêl cinq ans après Son arrivée à Ivry (Val-de-Marne) comme assistante sociale et témoin de Jésus.

Pour elle, la rue c'est le monde, lieu de la ren­contre avec les hommes et avec Dieu.
Hors des cloisonnements sociaux Madeleine est la fille unique d'un père d'origine ouvrière qui finit cadre aux Chemins de fer, et d'une mère d'origine bourgeoise. À ce sujet, elle dit : « J'ai vécu, et cela fut une chance, hors des cloisonnements sociaux: ma famille était faite de tout ; par voie de conséquence, moi aussi. Dans cette situation anarchique, dès mon arrivée à Paris, vers 13 ans, l'Intelligence avec un grand l eut la première place dans mon échelle de valeur».
A Paris, durant la Première Guerre mondiale, elle s'intègre à un milieu intellectuel et athée; elle aime la vie et le prouve en s'adonnant à la littérature, la peinture et la poésie. Voici le début de Dieu est mort, vive la mort, qu'elle écrit à 17 ans : « On a dit : "Dieu est mort". Puisque c'est vrai, il faut avoir le courage de ne plus vivre comme s'il vivait ».

Conversion, vocation

Madeleine rencontré des chrétiens au sein des cercles de penseurs qu'elle fréquente. Leur attitude l'interroge. «Si je voulais être sincère, Dieu n'étant plus rigoureusement impossible ne devait pas être traité comme sûrement inexistant. Je choisis ce qui me paraissait le mieux traduire mon changement de perspective: je décidai de prier. [...] Depuis, lisant et réfléchissant, j'ai trouvé Dieu ; mais en priant j'ai cru que Dieu me trouvait et qu'il est la vérité vivante, et qu'on peut l'aimer comme on aime une personne. »
Sa seule certitude alors est de faire connaître et aimer ce Dieu qui l'a éblouie. Après avoir pensé à faire une carrière littéraire, elle envi­sage le Carmel. Mais, en 1927, trois ans après sa conversion au Christ, elle discerne qu'elle « travaillera avec lui dans le monde ».
Avec deux amies, Madeleine s'oriente vers un projet de vie commune. « Nous désirions conti­nuer la charité de l'Evangile selon son mode le plus simple, soigner, consoler, aider, visiter, vêtir, matériellement et surnaturellement. Dès le début nous avions refusé de chercher notre travail et de chercher des ouvriers; le Seigneur était seul  responsable de désigner l’un et de choisir les autres. Il s’en est merveilleusement acquitté ».

Ivry, ville marxiste, terrain de mission

En 1933, Madeleine s'installe à Ivry, alors qu'elle poursuit des études d'assistante so­ciale. Découverte du communisme et de son athéisme militant.
En 1939, la Mairie l'embauche dans le service social. « Travaillant de plus en plus avec les communistes, de plus en plus d'accord avec eux sur le monde scandaleux où nous vivions ensemble et l'efficacité qu'exigeait la suppression de son scandale, j'arrivai à envisager une décision qui me paraissait harmonieuse. Je leur laissai leur athéisme, je gardai notre Dieu et ensemble nous luttions pour la justice humaine. Avant de prendre cette décision, il me parut normal de relire l'Evan­gile d'un bout à l'autre. [...]
Tout en exigeant que j'aime mes amis commu­nistes infiniment plus que je les aimais, l'Evangile éclairait brutalement entre moi-même et le commu­nisme un désaccord fondamental jusqu'à nouvel ordre irréductible. J'étais fort ennuyée... [...]
Il m'était, comme il me reste, impossible de mettre sur une même balance Dieu d'un côté, tous les biens du monde de l'autre, que ce soit pour moi ou pour toute l'humanité.
Je dis les choses telles que je les vivais à mes camarades et depuis je les ai redites aussi souvent qu'il a fallu. »

Mêlée aux grands débats de l'Eglise

Son expérience de vie évangélique au cœur de la ville, et en particulier auprès des pauvres, rejoint, un dynamisme missionnaire qui anime alors l'Eglise. On la sollicite à Rome notamment.
Dans les années 50, elle vit intensément les grands moments de la vie de l'Église, les rapports de celle-ci avec le marxisme et la crise des prêtres ouvriers. « Parce que nous rêvons d'un Christ-Eglise triomphant aux yeux des hommes, nous ne savons pas que le mystère du Christ est le mystère de l'Église et que jusqu'à la fin des temps il sera le sauveur humilié, camouflé sous des hommes limités et pécheurs, et que c'est en eux qu'il nous faudra le reconnaître. »
« Quand on parle de l'obéissance des saints, on réalise mal, je crois, combien elle s'apparente dans le corps de l'Eglise à cette lutte interne des organismes vivants, où l'unité se fait dans des acti­vités, des oppositions. »

BIO EXPRESS

- 1904 Naissance à Mussidan (Dordogne).
- 1916 Arrivée à Paris.
- 1924 Conversion.
- 1926 Engagement dans le scoutisme.
- 1927 Choix d'être laïque dans le monde. 
- 1933 Installation à Ivry avec deux amies.
- 1936 Diplôme d'assistante sociale.
- 1939 Au service social de la mairie d'Ivry.
- 1964 Mort à Ivry.

Auteur : Marie Christine Lafon paru dans la revue Famille Chrétienne numéro 1494 du 2 au 8 septembre 2006

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