Les limites ou exigences du dialogue interreligieux
Le dialogue interreligieux est vu aujourd'hui comme la clé de l'évangélisation. Nos derniers Papes en ont donné le ton, soit dans leurs documents magistériels, soit dans leurs démarches. Il suffit pour cela d'évoquer la rencontre d'Assise en 1996, où les représentants de toutes les grandes religions se sont retrouvés autour de Jean-Paul II, « ensemble pour prier sinon pour pour prier ensemble (d'une même prière) ».
Pour qu'un tel dialogue ait des chances d'être fructueux, il y faut bien des qualités intellectuelles et morales de la part des intervenants. Autant de clarté sur leur identité propre que de fermeté pour la présenter; autant d'esprit critique devant les propositions adverses que de bienveillance envers qui les soutient ; autant de souci de ne pas se « faire avoir » que d'intérêt à s'emichir des dons de la grâce omniprésente, etc.
C'est là beaucoup demander. Jusqu'à un certain point, nous pouvons juger de notre loyauté personnelle mais celle d'en face, on ne peut guère que la supposer, voire parfois la souhaiter... Alors que le Timor Oriental se débattait, face à l'armée indonésienne, pour obtenir son indépendance (des centaines de milliers de morts ou de déplacés), le cardinal Ratzinger a relevé publiquement l'attitude neutrale des musulmans du pays. « Cela laisse songeur ! »- a t- il conclu sobrement.
L'honnêteté demandée exige chez nous de ne pas émousser la pointe critique de l'Evangile. Dans son livre Christianisme et culture (Ad Solem, 2007), le Cardinal Cottier, théologien émérite de la maison pontificale, admet sans difficulté que cela « pose problème parfois ». Parfois et toujours, par quelque biais, qu'il s'agisse des cultures en général ou de l'univers religieux qui en set la fine pointe. Je vais le citer: « La prédication de la foi chrétienne entraînera nécessairement des transformations dans la culture de peuples auxquels elle s'adresse. C'est pourquoi, pour commencer, elle se heurtera à des résistances ... parfois farouches, et demandera du temps, car c'est par la conversion en profondeur des personnes que s'opérera la transformation des mœurs et des institutions. Qu'on pense ici à l'influence du christianisme sur la suppression de l'esclavage antique ».
Interrogé par le mensuel italien« 30 jours », sur le mariage à l'essai, pratiqué traditionnellement dans de nombreuses tribus africaines, le cardinal Arinze, Président du Conseil Pontifical pour le dialogue interreligieux, n'eut qu'une réponse: « Sur ce point, pas d'inculturation possible. Les Dix Commandements ne changent pas. Ils valent pour toutes les cultures ». On élargira le propos !
Mais la courtoisie, pour ne pas dire le simple respect de ce qui se vit dans le pays d'accueil, n'impose-t-elle pas une acceptation au moins tactique des ses coutumes ? J'ai lu cette objection dans une revue missionnaire. Avec un renvoi à la célèbre« Lettre de Diognète » pour la légitimer. C'est jouer sur les mots ! La mission tient compte des conditions d'évangélisation d'un pays mais ne se cantonne pas au respect de ses coutumes. Sans quoi, que viendrait faire le missionnaire ?
Autre chose dans la même ligne. C'est un extrait de l'ouvrage du cardinal Ratzinger Chemin vers Jésus (Parole et Silence, p. 73-74). Notre futur Benoît XVI y critique comme abusif l'emploi que l'on fait couramment de l'expression « semina Verbi », pour trouver partout des données évangéliques. « Il faut poser une autre question [concernant la prédication]. Le Verbe fait chair n'est pas venu en un monde qui n'en savait absolument rien. Il a envoyé ses rayons au-devant de lui dans le monde et il a ainsi éveillé le désir de l'humanité. Il est la lumière qui éclaire tout homme qui vient en ce monde (Jn l, 9). Les Pères ont parlé dans ce contexte des "semences de Verbe" dans le monde avant l'ère chrétienne. Cette notion est devenue aujourd 'hui, à juste titre, une pensée dans la recherche d'une détermination juste des rapports entre la foi chrétienne et les grandes religions. En la regardant de plus près, on tombe cependant dans quelque chose d'inattendu qui - autant que je puisse voir - est laissée de côté dans presque tous les travaux concernant ce sujet. Les Pères n'ont pas trouvé les semences dans les religions, mais dans la philosophie, c'est-à-dire dans le processus de la raison critique face aux religions...
En ce sens, ils n'ont pas classé le christianisme en premier lieu dans le domaine des religions, ils ne l'ont pas considéré comme une des religions, mais ils l'ont référé au processus de la raison qui discerne ... Dans ses origines, le christianisme se place à côté de la raison qui critique les religions à cause de la recherche de la vérité, et il se considère surtout préparé par elle. » Le dialogue interreligieux, disions-nous, suppose l'entière franchise de ses intervenants. Si celle-ci était par trop à sens unique, ce serait comme désarmer devant un adversaire.
J'y vais ici, après des choses si sérieuses, d'une plaisanterie entendue naguère entre des psychiatres. Leur malade se croit devenu un grain de maïs, et la moindre vue d'un coq le fait fuir. On l'a enfin convaincu, lors du traitement subi, qu'il n'en était rien. Mais, à peine sorti de l'établissement psychiatrique, le voilà à nouveau qui prend ses jambes à son cou à la vue d'un coq. «Mais enfin, lui diton, n'avez-vous pas reconnu que vous n'étiez pas un grain de maïs? - Oui, je sais bien, moi, mais le coq peut-être ne le sait pas ! ».
Auteur : Père Francis Volle
Par François
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| 25/10/2008 17:14
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