Le dimanche, à l'église, la messe m'absorbe quand elle est célébrée comme elle doit l'être : elle m'accapare ; j'y plonge. Par contre, quand elle n'est pas célébrée comme il convient qu'elle le soit, alors, au lieu de permettre que je puisse m'y absorber, elle me distrait, m'agace, m'énerve. Alors, au lieu de me réjouir d'y trouver ce que je devrais pouvoir y trouver et que je sais pouvoir normalement y trouver, j'essaie d'imaginer les raisons qui ont poussé le célébrant à ne pas faire ce qu'il aurait dû faire et à faire qu'il n'aurait pas dû faire. Et en règle générale,je ne trouve aucune autre raison que celle de son ignorance ou de son désir de valoriser son ego. Cela me fait prendre mes distances par rapport à la célébration eucharistique: la messe me semble alors étrangère, tout comme je me sens totalement étranger - et même carrément réfractaire - à ce qu'essaie de faire passer le célébrant sous x prétextes pastoraux. Il y a alors, de ma part, un véritable blocage: je n'entends pas accorder la moindre importance à des fariboles que le célébrant introduit dans la liturgie pour la rendre "plus parlante", et que je suis en droit de considérer comme troubles, incertaines et, pour tout dire, proprement anti-­liturgiques.

Comme je ne parviens pas à trouver quoi que ce soit de positif à cette situation qui rend la célébration incohérente, plutôt que de perdre mon temps et mon énergie à vouloir entrer coûte que coûte dans une liturgie "bousillée" que refusent tant ma foi que ma raison, je quitte les lieux: mon appartenance à l'Eglise me pousse a assister à l'Eucharistie dominicale, ce que j'accepte avec une réelle joie, mais ne m'oblige pas à être masochiste au point d'accepter n'importe quel type de célébration liturgique! Le Cardinal Ratzinger écrivait que la liturgie est comme notre patrie spirituelle. J'avoue que le plus souvent, quand je souhaite participer à une messe paroissiale, je me sens dans la peau d'un apatride, d'un "exclu" (le mot est aujourd'hui à la mode, alors utilisons-le) ... d'un "sans-papiers" (autre expression à la mode).

"Exclu"? Mais pourquoi ? Qu'ai-je fais d'illicite ? Qu'ai-je demandé d'impossible ? Qu'ai-je souhaité de délictueux ? A ma connaissance, rien. Sauf que demander à bénéficier de la liturgie de l'Eglise est déjà, aux yeux de l'épiscopat français, un acte qui vous place en situation d'infraction. La preuve: pour avoir l'autorisation de participer à une messe célébrée strictement selon le missel romain actuel, il faut avoir l'autorisation de la commission paroissiale ou diocésaine ad hoc. Autorisation qui, si elle vous est donnée, sera assortie de la clause "exceptionnelle".

Ainsi vont les choses dans l'Eglise qui est en France : le pape donne des directives et des orientations pour que, dans toutes nos paroisses, la liturgie soit célébrée comme elle doit l'être - suivant le Missel romain -, mais pour que ces directives et ces orientations puissent être mises en oeuvre, il faut l'aval de l'évêque du lieu. Car le pape c'est le pape, tandis que l'évêque du lieu c'est notre évêque. En douteriez-vous? Regardez comment en France on a traduit certaines formules liturgiques: dans toutes les Prières eucharistiques du Missel, la formule du type Recordare, Domine, Ecclesiae tuae toto orbis diffusae, ut eam in caritate perficias una cum Papa nostro N. et Episcopo nostro N. et universo clero (cf. P.U. II) est devenue "Souviens-toi, Seigneur, de ton Eglise répandue à travers le monde : fais-la grandir dans la charité avec le Pape N., notre Evêque N. et tous ceux qui ont la charge de ton peuple." Ça change tout ! Le pape, ce n'est pas forcément notre Pape, tandis que notre Evêque, ça vous place tout de même le bonhomme à un tout autre degré de proximité ! On écoutera le Pape par bienveillance ou curiosité ; on suivra notre Evêque par sollicitude et intérêt.

Pourtant si l'on consulte le Code de Droit canonique, on lit : "Il faut accorder (…) une soumission religieuse de l'intelligence et de la volonté à une doctrine que le Pontife Suprême ou le Collège des Evêques énonce en matière de foi ou de moeurs (...) ; les fidèles veilleront à éviter ce qui ne concorde pas avec cette doctrine." (cf. Cano 752); et encore: "Tous les fidèles sont tenus par l'obligation d'observer les constitutions et des décrets que porte l'autorité légitime de l'Eglise pour exposer la doctrine et les opinions erronées, et à un titre spécial, ceux qu'édictent le Pontife Romain ou  Collège des Evêques." (cf. Cano 754).
Et enfin : "Il appartient(...) aux Evêques et, selon le droit, aux conférences des Evêques, de  donner(...) des règles pratiques [qui concernent aussi la liturgie, n.d.l.r.] en tenant compte des dispositions portées par l’autorité suprême de l’Eglise (cf. Can. 755, paragraphe 2).

Voilà qui devrait changer notre vision des choses : nos pasteurs diocésains se montrant très attachés aux « dispositions portées par l’autorité suprême de l’Eglise – comme ils l’ont laissé entendre lors de leur dernière assemblée à Lourdes -, il est certain qu’il vont maintenant s’empresser de faire appliquer partout l’Exhortation apostolique Sacramentum Caritatis donné le 22 février 2007 par notre pape Benoît XVI, afin que les fidèles qui souhaitent saisir et vivre de la liturgie de l’Eglise de façon plus intense ne soient plus considérés, dans leurs paroisses, comme des exclus.

Auteur Denis Crouan, paru dans la revue Pro Liturgia de mai 2007.


 

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