Dans les années 70, après cette grande Pentecôte que fut Mai 68 (une Pentecôte à laquelle on avait oublié d'inviter l'Esprit Saint, disait André Frossard), l'accent fut mis sur le "social". Dans les séminaires, la formation théologique était mise au second plan, l'essentiel étant de faire du ... "social".

Nous avons à présent, dans nos paroisses, une génération de prêtres - des sexagénaires - qui restent persuadés que le "social" doit être la première de leurs tâches. Incontestablement, ils sont très généreux; incontestablement aussi, la théologie, la liturgie, l'adoration ... ne sont pas leur tasse de thé. Aux prêtres de Cracovie, Benoît XVI a rappelé cette chose essentielle: "Des prêtres, les fidèles attendent une chose seulement: qu'ils soient des spécialistes pour promouvoir la rencontre de l'homme avec Dieu. On ne demande pas au prêtre d'être un expert en économie, en construction de bâtiments, ou en politique. On attend de lui qu'il soit un expert dans la vie spirituelle." (Discours au Clergé, 25 mai 2006). Cela semble effectivement oublié par une génération de prêtres qui s'imaginent avoir des compétences dans des domaines qui ne relèvent pas directement de ... leur compétence.

Donner dans le social, c'est forcément privilégier ce qui relève du collectif, du communautaire.
Voilà pourquoi tant de célébrants, aujourd 'hui, ne voient et ne comprennent la liturgie de l'Eglise qu'à travers ce qu'elle peut apporter sur le plan du "faire ensemble": la célébration sera élaborée par une "équipe"; les fidèles sont invités à chanter "tous ensemble"; les enfants sont incités à se "grouper ensemble" autour de l'autel; les fidèles sont conviés à se donner "tous" une poignée de main au début de la célébration; le célébrant ne dira plus "prions le Seigneur" mais "ensemble, prions" ... etc. Et naturellement, tous les gestes de La liturgie qui traduisent ainsi le "collectif' seront mis en valeur, seront amplifiés au détriment d'autres rites moins expressifs mais tout aussi essentiels: "donnez-vous un signe de paix", dit le célébrant en quittant l'autel pour aller lui-même "serrer la cuiller" des fidèles des premiers rangs qui ne savent pas comment faire pour échapper à cette séance d'étreinte collective qui sent si souvent l'artificiel.

A travers ces manifestations à caractère social et collectif apparaît inévitablement une hypertrophie du "moi", de l' "ego" des membres de l'assemblée liturgique, célébrant y compris.
Pourtant, une des particularités de la liturgie est de limiter cette soumission au "moi" hypertrophié.
Si la liturgie est une oeuvre commune qui doit exclure le tempérament individualiste (le fidèle ne se rend pas à l'église pour faire "ses" prières pendant que le célébrant, là-bas, dit "sa" messe), elle n'est pas pour autant une action visant à favoriser le social: la liturgie, en effet, évite tout autant l'enfermement dans le "nous" collectif que la fuite dans le "moi" individuel. Car il y a des écueils dans ces deux extrêmes: sur un plan spirituel, le tempérament "social" se cherchera d'instinct des frères, et cet élan vers une vie partagée atteindra d'emblée un extrême qu'ignore la liturgie. Voilà pourquoi de nombreux fidèles fuient les célébrations eucharistiques pratiquées par certains groupes charismatiques: ils y sentent trop - à tort ou à raison - des "méthodes spirituelles" ou des expressions rappelant les pratiques de certaines sectes (chants, gestes, tenues ... etc.).

Le tempérament "social" de certains acteurs de la liturgie tend à faire disparaître toutes les barrières, toutes les frontières, toutes les limites entre les individus, au point que non seulement la "tenue" intérieure s'y effondre, mais même la tenue extérieure. Ceci, sans doute, est le degré extrême de l'abus, et la tendance, la direction psychique essentielle du besoin collectif chez de semblables natures n'en demeure pas moins très nettement éclairés. Néanmoins, les tempéraments de cette catégorie de fidèles qui mettent l'accent sur le "social" seront déçus par des célébrations liturgiques "classiques" qui leur apparaîtront souvent froides dans la mesure où elles ne favorisent pas l'exubérance qui sied à leur besoin d'union collective.

L'authentique vie liturgique, pour collective qu'elle se doit d'être, ne doit jamais exiger l'abandon de la personnalité de chacun des fidèles. Dès lors, deux courants, que l'on pourrait a priori penser antagonistes, apparaissent très nettement dans la liturgie: l'un pousse l'âme à la vie collective et l'autre, tout aussi vigoureux, s'oppose à ce premier et veille à ce que certaines limites ne soient jamais franchies.

Le fidèle qui participe à la célébration eucharistique est un membre de l'assemblée, mais il n'est pas que cela; et n'étant pas que cela, il n'a pas à se dissoudre dans le "collectif" de l'assemblée où il se trouve. Le fidèle est subordonné à l'assemblée et y est inséré, mais toujours de telle manière que sa personnalité demeure intacte et respectée, continuant de reposer d'abord en elle-même. Quant au célébrant lui-même, s'il se doit d'être attentif à l'assemblée, c'est à condition que l'assemblée n'aliène pas sa fonction de président de l'assemblée et de ministre de l'Eglise agissant in persona Christi.
Cette particularité essentielle de la liturgie, qui conduit à respecter l'individu au sein de la communauté de foi, se traduit extérieurement dans le fait suivant: l'union des membres entre eux n'est pas réalisée par le contact d'homme à homme, par ce qu'on pourrait appeler la "convivialité", mais bien par l'unité de direction spirituelle et par la communauté du but. Par la liturgie, tous les membres de l'assemblée reposent dans une même fin qui est Dieu. Voilà pourquoi, au cours d'une célébration liturgique, il ne doit jamais arriver (et c'est au célébrant d'y veiller) que l'individu se trouve engagé dans un contact trop étroit avec son voisin (le rassemblement de fidèles autour de l'autel avec le célébrant est une grave erreur). C'est à chaque fidèle - et d'abord au prêtre - de régler la mesure de ce contact entre deux personnes en le situant toujours dans la région qui leur est commune à toutes les deux mais qui les dépasse: Dieu. Par exemple, le signe de paix accompli rituellement, en tant que manifestation d'esprit de communauté, doit demeurer un chef d'oeuvre de réserve, de tenue et de distinction.
Tout cela est d'une extrême importance pour qui veut redonner aux célébrations d'aujourd'hui leur vrai sens et leur dignité. L'esprit "collectiviste" qui s'est emparé de la liturgie a des conséquences désastreuses dont l'une d'elles est de faire dériver certaines communautés paroissiales vers un esprit de secte, de "refermer certaines assemblées sur elles-mêmes" comme le faisait remarquer le Cardinal Ratzinger. C'est la raison pour laquelle la liturgie ne peut se passer de rites clairement établis: ils sont des barrières qui se dressent entre les individus non pour les séparer les uns des autres, mais pour les distinguer et les protéger en sorte que soit garantie leur liberté. Ainsi l'esprit de communauté est-il constamment tempéré par un nécessaire sentiment des justes distances à garder et des égards mutuels à témoigner; ainsi la liturgie, malgré toute sa force, ne dégénère-t-elle jamais en un empiétement sur la vie intérieure de chacun des fidèles.
La véritable assemblée eucharistique ne naît pas du "collectivisme" imposé par tel célébrant, par telle équipe, par telle nouveauté liturgique à visée pastorale: elle a sa source dans le partage du même esprit, des mêmes pensées, de la même parole, dans l'unité de direction des coeurs et des regards fixés sur le même but, dans le fait que tous les membres qui la composent proclament un même Credo, offrent le même sacrifice, se nourrissent du même pain divin, se sentent reliés dans une mystérieuse unité ecclésiale par un seul et même Dieu. Entre eux, et en tant que personnes séparées, dotées d'une corporéité, les membres de l'assemblée liturgique n'empiètent jamais sur leurs domaines internes respectifs. Cette attitude de distance est la condition de la possibilité et de la durée du sentiment d'appartenance à la communauté liturgique paroissiale; sans elle, la participation à la messe dominicale devient une contrainte qui ne peut être longtemps supportée. L'attitude de distance respectueuse qui éloigne de la liturgie toute trivialité, toute vulgarité spirituelle, toute parole vaine, fait que le fidèle n'aura jamais le sentiment d'être comme pris en otage par le célébrant ou enfermé de force avec d'autres fidèles dont les sentiments extériorisés menacent sa personnalité et son "intériorité" spirituelle.


La liturgie de l'Eglise demande donc au tempérament "individualiste" de sacrifier à la communauté ses délicatesses et son désir de se singulariser; d'un autre côté, elle exige du tempérament "social" qu'il apprenne à s'imposer des limites, une réserve, une juste mesure, une tenue ... autant d'exigences canalisées par les rites sans lesquels la célébration liturgique perd sa distinction et son influence. Les "individualistes" doivent apprendre à porter leur attention sur les autres fidèles afin de reconnaître que leurs droits ne sont ni différents de ceux des autres, ni supérieurs aux leurs. Les "sociaux" doivent apprendre à se mouvoir avec la correction, la maîtrise de soi-même et le respect de tout l'ensemble des formes liturgiques qui sont d'obligation lorsque nous célébrons notre foi dans la demeure du Seigneur et en présence de la Cour céleste.


Auteur : Denis Crouan et paru dans le bulletin de l'Association Pro Liturgia de juin 2007

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