Interview abbé Laffargue pour Oremus, janvier 2007
L’abbé Christian Laffargue est né à Auch (Gers) en 1948. Après des études de Relations publiques à Paris et deux ans de vie professionnelle, l’assistance fortuite « à la Messe de St Pie V » suscite sa vocation sacerdotale. Il entre au séminaire d’Ecône – qui jouissait alors de la régularité canonique- en Suisse, en 1974. Il est ordonné prêtre en 1979. Il dirigera la maison de retraites spirituelles du Pointet (Allier) jusqu’en 1986, puis sera nommé au prieuré de Lyon… Il est actuellement prêtre du diocèse de Belley-Ars.
Oremus : Monsieur l’abbé, un mot d’abord sur votre parcours, de la Fraternité St Pie X à la paroisse dont vous avez la charge aujourd’hui ?
Abbé Laffargue : Comme on le sait, j’ai quitté la Fraternité St Pie X, après la dénonciation par Mgr Lefebvre de l’accord qu’il avait signé avec le Cardinal Ratzinger (représentant le Pape Jean-Paul II), le 10 mai 1988 et la rupture du 30 juin. Mais aussi à cause du durcissement de la Fraternité, malgré la préparation d’un accord avec Rome. J’ai été l’un des fondateurs de la Fraternité St Pierre dont je me suis éloigné peu à peu en constatant l’enfermement sur le rite (“de St Pie V”) et une présence dans l’Eglise qui me paraissait plus canonique que théologique et surnaturelle. J’ai célébré pour la première fois le nouveau rite, strictement fidèle au Missel romain réformé (en latin, vers l’Orient, avec la communion sur la langue) en la Cathédrale de Chartres, grâce à un accord avec Mgr Perrier, alors évêque de ce diocèse, le premier dimanche de l’Avent 1992. Ceci pendant trois ans. Ce fut un grand bonheur! En semaine, je célébrais l’ancien rite. Mais ce n’était plus conforme aux statuts de la Fraternité St Pierre qui me pressait de trouver un diocèse. L’évêque de Belley-Ars, Mgr Bagnard, m’a accueilli en octobre 1995 et incardiné en 1997 en me nommant curé de trois paroisses rurales près d’Ars où je suis resté dix ans. Je suis, depuis plus d’un an, à ma demande, dans une autre paroisse, à Tossiat, près de Bourg-en-Bresse, où je puis enfin célébrer librement le rite romain actuel, confesser, prêcher et publier un bulletin paroissial qui dépasse les limites de mes deux paroisses. Mais avec un ministère encore plus réduit que précédemment.
L’ensemble de ce parcours est expliqué dans mon livre "Pour l'amour de l'Eglise" (1999) qui est toujours d'actualité et disponible chez Fayard. C’est un entretien avec Annie Laurent, que j’ai connue au Liban. La préface est du Père Bertrand de Margerie (+2003), jésuite bien connu, qui avait publié en 1988 « Ecône, comment dénouer la tragédie ? » (éd. Téqui).
Oremus : Les années 70-80 ont été l’occasion de beaucoup de blessures dans l’Eglise de France, comment peut-on les surmonter ?
Abbé L. : Par l’humilité. De part et d’autre. Que “les conciliaires” et “les traditionalistes” se reconnaissent pécheurs, responsables de graves déchirures dans l’unique tunique du Christ, d’avoir égaré et scandalisé les âmes, d’avoir désobéi à la sainte Eglise. Et qu’ils s’embrassent en décidant de travailler ensemble au salut des âmes. A partir, non de bons sentiments, mais de la Foi catholique telle qu’elle est précisée dans le Catéchisme de l’Eglise et les textes du Magistère romain jusqu’à Benoît XVI inclus.
Oremus : Pensez-vous que la liturgie traditionnelle puisse être un point de référence et quel peut-être l’intérêt pour des prêtres qui ne la célèbrent pas de la connaître ?
Abbé L. :L'ancienne liturgie fait partie de la tradition liturgique de l'Eglise. Elle est donc une référence qui doit éclairer toute évolution postérieure. Elle n'est pas seulement une référence parce qu'elle est ancienne (avec ses qualités et ses défauts) mais parce qu'elle fait partie de la tradition.
Comment célébrer le rite actuel en ignorant ou même en s’opposant à la tradition liturgique, dont l’ancien rite fait partie ? L’un éclaire l’autre.
Oremus : Comment voyez-vous l'avenir de la liturgie ?
Abbé L. : La première des urgences est que la liturgie réformée soit célébrée selon les normes établies par le Saint-Siège, réaffirmées par le pape Jean Paul II. En vain semble-t-il. La seconde étape est de bien vouloir considérer que s'il y a eu autant d'infidélités et d'abus du haut en bas de la hiérarchie catholique, c'est que la réforme elle-même, du moins telle qu’elle a été appliquée et vécue, portait en germe les déviations qui ont suivi. Dans le rite de saint Pie V, qui n'est pas parfait loin de là, il est impossible d'errer, car il est, à l'évidence, "pur et saint". Il est, en cela, un rempart contre l'hérésie. Et si certains s'y accrochent depuis tant d'années, avec tant de souffrances et d'incompréhensions, c'est parce qu'ils sentent que cette Messe préserve, défend, et fortifie leur foi. On attend donc de l'Eglise qu'elle veuille bien mettre à disposition des prêtres et des fidèles un rite de la messe et des rites liturgiques conformes à la foi de l'Eglise réaffirmée dans le Catéchisme de l'Eglise catholique (CEC) et dans les textes postérieurs. C'est comme pour la traduction liturgique en français du Notre Père : il ne correspond pas à l'explication qu'en donne le CEC au numéro 2846.
On arrive à ce paradoxe, dramatique pour les fidèles, de prêtres catholiques romains pourtant fidèles à la foi de l'Eglise et bien mieux formés intellectuellement, qui célèbrent d’une façon qui n’y correspond pas. Prenons un exemple : si on croit à la présence substantielle du Christ dans l’Eucharistie, comment prendre les hosties à pleines mains, les distribuer et les faire distribuer comme du pain ordinaire, ne pas se préoccuper des parcelles dans lesquelles Il est, refuser de s’agenouiller, parler et discuter avant (souvent pendant) et après la Messe comme dans une salle quelconque, applaudir, s’agiter en tous sens, n’accorder aucune attention au tabernacle ? Après des Messes chrismales (qui sont rarement célébrées le Jeudi-saint au matin) ou après des ordinations j’ai vu dans plusieurs églises ou cathédrales, manger et boire l’apéritif ! N’ont-ils donc pas des maisons pour manger et boire ? s’indignait saint Paul (1 Co 11,22).
Oremus : On a beaucoup parlé d’une éventuelle libéralisation de la célébration de la messe tridentine, quelle est votre réaction de curé ? Comment accueillez-vous une telle perspective ?
Abbé L. : Si elle enrichit la vie liturgique paroissiale, j'y suis favorable. Si elle introduit et importe des conflits et une mentalité inhérents aux milieux qui la défendent, non. Malgré l'attachement profond que je garde à l'ancienne liturgie, à la Messe en particulier. Cette question "de Messes" devrait, depuis longtemps, être vécue à l'aune de la conversion intérieure, de l'humilité et de la charité, et non dans un esprit de combats partisans tout aussi stériles les uns que les autres.
Oremus : Comment expliquez-vous les réticences de certains à voir l'usage du missel de 1962 être libéralisé par le pape Benoit XVI, alors même que cette libéralisation ne devrait pas imposer à tout prêtre de célébrer le Saint Sacrifie de la messe selon ces normes liturgiques ?
Abbé L. : Parce que l'existence même de ce rite qu'on a voulu faire disparaître à tout jamais, et son extension envisagée, irritent beaucoup ceux qui s'étaient appropriés la liturgie comme d'une affaire personnelle. Elle était pour eux, et est encore pour beaucoup d'entre eux, l'expression d'une théologie éloignée ou très éloignée de la théologie catholique du Saint-Sacrifice perpétué sur l'autel, précisée par le Concile de Trente, reprise par le Catéchisme de l'Eglise Catholique et les documents pontificaux récents (encyclique du Pape Jean-Paul II sur l'Eucharistie, de 2003, par exemple). La présence et l'extension de ce rite, qui a beaucoup de défauts annexes mais qui exprime parfaitement cette Foi, met en question la mentalité qui règne dans l'Eglise, en tous lieux, depuis la réforme liturgique post-conciliaire. Cette libéralisation que Benoît XVI a l’intention de faire, pourra permettre de faire réfléchir les âmes de bonne volonté, prêtres et laïcs, à cette question de fond et ouvrir un débat sain sur un sujet qu'il était interdit d'aborder jusqu'à aujourd'hui. Mais il faut que tout le monde s'y mette. Si l'on revient à une opposition frontale et meurtrière entre "conciliaires et « anti-conciliaires », entre partisans de l'ancienne et de la nouvelle Messe, entre le Français et le Latin, entre un autel et un autre, on fera, encore et toujours le jeu du diable. Les problèmes ne se résolvent pas par la victoire, supposée, d'un clan sur l'autre, d'un parti sur l'autre, mais "par le haut", de façon surnaturelle. Ce qui demande abnégation, pardon, amour, sacrifice. N'est-ce pas ce que devrait puiser notre âme dans... la Messe ?
Oremus : Pensez-vous que les jeunes générations mettent moins de barrières dans ce domaine quel leurs aînés ?
Abbé L. : Oui, je le crois. C'est un avantage. Les jeunes générations n’ont pas connu les conflits des années 70 du siècle dernier que n’arrivent pas à dépasser ceux qui les ont vécus. Les jeunes sont “neufs”, vierges, ouverts. Ils manquent pourtant souvent de racines et de formation. Et ils ont la fragilité psychologique des générations actuelles.
Oremus : Certains prêtres sont-ils prêts, si leur Evêque le permet, à célébrer dans ce rite?
Abbé L. : Peut-être. Mais le rite de la messe de saint Pie V introduit dans un monde spirituel, culturel et mystique auquel ils sont étrangers. Il faudrait un motif pastoral et une position romaine claire et forte, non seulement sur la libéralisation de la messe de saint Pie V, mais aussi sur la décadence liturgique actuelle. On assiste, depuis longtemps, a une grande déficience du gouvernement interne de l’Eglise.
Oremus : Quand on est curé de paroisse en province est-il facile de mettre en œuvre le caractère sacré de la liturgie ? Les fidèles y sont-ils réceptifs ?
Abbé L. : Oui, mais c'est un long travail de plusieurs années à mener, souvent dans l’isolement et l’incompréhension, y compris des autorités diocésaines. C’est mépriser les fidèles et les infidèles, les enfants, en décidant à l’avance qu’ils ne sont pas capables d’entrer dans la vie surnaturelle, dans le silence, le recueillement, l’adoration, le sacré où l’on trouve Dieu! Quand on le leur offre, ils y entrent “naturellement”, sauf quelques doctrinaires, sectaires ou mondains.
Oremus : Vous prêchez depuis longtemps des retraites de Saint Ignace … Est-ce vraiment une spiritualité adaptée aux catholiques d’aujourd’hui ?
Abbé L. : Je ne les vois pas tellement comme une spiritualité qui serait meilleure qu'une autre, mais comme une école d'oraison (méditations et contemplations), comme une école fondamentale de la Foi, comme une école de discernement des mouvements de l'âme, comme une école de disciples du Christ et de l'Eglise... C'est une méthode de formation et de conversion exceptionnelle.
Oremus : La conclusion de votre ouvrage "Pour l'Amour de l'Eglise" était plutôt pessimiste sur l'avenir du catholicisme. Comment voyez vous aujourd'hui cet avenir ?
Abbé L. : Ah, non ! Je ne suis pas du tout pessimiste « sur l'avenir du catholicisme » ! Parce que j'ai la Foi catholique justement et que le Christ a définitivement vaincu Satan par sa Croix, qu'Il est ressuscité, qu’Il a répandu l'Esprit-saint, fondé l'Eglise sur Pierre, contre laquelle « les portes de l'enfer ne prévaudront pas » ! Mais passer par la mort et la souffrance, dans notre vie et dans l'Eglise, est une grande épreuve, comme aujourd'hui, dans laquelle seule la grâce divine et les sacrements peuvent nous aider à vivre notre Pâque. La sainte Messe réactualise bien tout cela.
Entretien recueilli par Frédéric Zack pour « Oremus », janvier 2007.
Oremus, bimestriel, 11 rue du Bastion Saint François – 66000 Perpignan
Dr de la publication : Bruno Nougayrède.
Par François
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