Jusqu'au début du VIII ème siècle, les liturgies varient de région en région. Cependant, progressivement, à la faveur de certains événements historiques, les rites de la liturgie en usage à Rome se diffusent et influencent les liturgies locales à des degrés divers. Cette évolution va aboutir à la constitution de ce qu'aujourd'hui encore nous appelons le "rite romain".

Au VIII ème siècle, de nombreuses Eglises gallicanes sont déstabilisées par les invasions : après les Sarrasins, les Francs spolient les biens des communautés chrétiennes. En ces périodes troubles, le culte chrétien a beaucoup à souffrir: la liturgie n'est plus toujours célébrée et, quand elle peut encore l'être, elle l'est souvent dans un grand désordre. Il appartient aux membres de la dynastie carolingienne de mettre la liturgie chrétienne au coeur d'un programme de restauration et d'unification du royaume franc, programme dont la rencontre du pape Etienne II (752-757) avec Pépin-le-Bref, à Ponthion, constitue une étape capitale.

On pense que c'est un moine bourguignon (peut-être établi à Flavigny), qui est à l'origine d'un livre liturgique qui va servir de base à la restauration et à l'unification du culte tant souhaitée. Pour réaliser son travail, ce moine utilise un sacramentaire1 de type romain (peut-être le "Gélasien ancien" qui était déjà connu en Gaule probablement dès la fin du VII ème siècle), ainsi que des sacramentaires gallicans. A peu près à la même période, Pépin-Ie-Bref demande au pape Paul 1er (757-767), successeur d'Etienne II, de lui faire parvenir les livres en usage à Rome afin de pouvoir les donner à recopier. Il obtient du Souverain Pontife un "antiphonaire" contenant les chants de la Messe, et un "responsorial" contenant les répons de l'Office.

Il est difficile de résumer en peu de lignes une histoire aussi complexe que celle de notre liturgie. On retiendra cependant qu'au VlII ème siècle, sous l'influence des premiers Carolingiens, a lieu un nouveau travail de restauration liturgique et de compilation qui se conjugue avec la diffusion de livres provenant de Rome. C'est cette convergence de différents courants qui est à l'origine de notre liturgie qu'on appelle aujourd'hui "romaine". Cette liturgie, comme on le comprend bien, n'a pas été créée telle quelle : elle est le fruit d'échanges, d'hybridations, d'amalgames, de travaux de compilation réalisés à partir de différentes habitudes rituelles ayant toutes, cependant, une source commune qui est à chercher dans la Tradition reçue du Seigneur et fidèlement transmise par les premières Eglises fondées aux temps apostoliques. 

A l'époque de Pépin-le-Bref se trouvent réunis, dans une sphère géographique déterminée et dans un contexte historique que l'on peut qualifier de favorable, tous les "ingrédients" qui vont permettre d'aboutir à la création d'une liturgie que l'on va qualifier de "romaine" parce que ses sources sont à Rome, mais qui, en réalité, sera davantage "romano-franque" du fait qu'elle résulte d'un travail de compilation réalisé sous l'influence de deux grandes traditions liturgiques que l'on peut qualifier de complémentaires. Ce fait est attesté par ce que nous appelons aujourd'hui le "chant grégorien", et qui est en réalité le résultat d'une fusion de deux traditions musicales: la romaine et la franque. L'Ordo "romano-franc" ainsi réalisé - et qui reprend l'essentiel de la messe papale décrite dans l'Ordo romain - sert de point de départ et de référence à notre Missel romain actuel.

La liturgie décrite dans l'Ordo "romano-franc" deviendra, au cours des siècles, le modèle de tous les missels précisant la façon dont doit être célébré le rite romain.
Comment se déroule la messe papale décrite dans l'Ordo romain et reprise par le "romano­franc" ? Pour le savoir, on peut consulter l'Ordo romain dans lequel se trouve une description de la messe célébrée par le pape à Sainte-Marie-Majeure de Rome. Voici ce que cela donne : En arrivant à la basilique, le pape se rend au secretarium (ancêtre de nos sacristies actuelles) pour revêtir les ornements liturgiques et s'informer sur les ministres chargés de chanter ou de proclamer les lectures. Quand tout le monde est prêt, la célébration commence : pendant que la schola chante l'introït prévu, le cortège s'avance vers l'autel. Marchent en tête les acolytes portant des cierges et des encensoirs fumants2 • Le pape est le dernier du cortège; il est entouré de deux diacres qui lui donnent la main.

Arrivé à l'autel, le groupe des acolytes se scinde en deux afin de laisser passer le pape; celui-ci se prosterne pour une prière silencieuse3 • Puis il se lève, vénère l'autel, fait le signe de la Croix, souhaite la paix aux ministres présents autour de lui et se rend à sa cathèdre. Pendant ce temps-là, les acolytes ont posé les chandeliers à terre près de l'autel, la schola a achevé l'introït et a entonné le chant du Kyrie eleison. Le chant du Kyrie terminé, le pape, depuis sa cathèdre, entonne le Gloria in excelsis Deo. L'hymne achevé, le pape se tourne vers le peuple et dit "Pax vobis" (la paix soit avec vous) avant de chanter la première oraison.

Après l'oraison, tous s'asseyent pour la célébration de la Parole de Dieu. Entre les Lectures, un ou des solistes exécutent les chants prévus par la liturgie.

Ceci fait, le diacre chargé de proclamer l'Evangile se rend devant le Souverain Pontife: il lui baise les pieds4, reçoit la bénédiction, et se rend en procession à l'ambon, escorté par des acolytes portant des cierges et l'encens. La lecture de l'Evangile achevée, le diacre fait baiser l'Evangéliaire par le pape. Il remet ensuite l'ouvrage précieux dans son étui pour le remporter au Latran.

Le Credo n'est pas encore dit de façon habituelle à la messe à cette époque.
C'est à présent la procession des offrandes. Le pape et les évêques présents se rendent auprès des fidèles pour recueillir les dons; ceux-ci sont disposés dans un linge que tiennent les diacres. Puis les acolytes préparent l'autel pour les rites d'offertoire: ils y placent un corporal qui a la taille d'une nappe, et y préparent le pain et le vin. Pendant ce temps, le pape est retourné à son siège où - d'après ce que précisent certains manuscrits - il se lave les mains. Lorsque tout est prêt, les diacres invitent le pape à se rendre à l'autel ; le Pontife ajoute aux offrandes déjà disposées sur l'autel sa propre offrande de pain. Pendant tout ce temps assez long, la schola exécute le chant d'offertoire. Lorsque les rites d'offrande sont terminés, le pape fait signe aux choristes d'achever leur chant. Alors, le Pontife dit l'oraison qui s'achève par la formule traditionnelle »… per omnia saecula saeculorum".

C'est ensuite l'entrée dans la Prière eucharistique proprement dite: le pape chante le dialogue de la préface et la préface elle-même. Celle-ci étant achevée, les sous-diacres qui se tiennent à l'entrée du sanctuaire, tournés vers l'autel (et donc dos au peuple), s'inclinent et chantent le Sanctus. Ils resteront ainsi inclinés durant toute la durée de la Prière eucharistique. Le Canon dit à. voix basse ne semble pas exister: selon- la traditiorr-liturgique ancienne;-}1-est--intégra1ement~hanté. Il se termine par un geste offrande (élévation du pain et du vin) au moment de la doxologie finale.

Au moment où débutait le Canon, un acolyte a apporté la patène: elle est placée dans un linge lié à son cou par une cordelette, car elle est grande et pèse lourd. Cette patène est tenue respectueusement pendant tout le temps du Canon7 , car elle doit ensuite servir à la fraction du pain.

Après le Canon, le pape chante le Pater noster avec son embolisme quia tuum est regnum ... (Car c'est à toi qu'appartiennent le règne, la puissance et la gloire ... etc.) ; puis il donne le baiser de paix qui est transmis aux membres du clergé puis au peuple, et prend une parcelle de pain consacré à une messe antérieure, pour la mettre dans le calice. Il est précisé que le Pontife "commence la fraction à l'autel et retourne à son siège ; l'archidiacre prépare lui-même le nécessaire pour poursuivre le rite: en effet, pour éviter de perdre des parcelles, les pains sont placés dans des sachets de lin tenus par des acolytes qui les portent aux évêques et aux prêtres; ceux-ci les rompent à travers l'étoffe". Pendant ce temps-là, on chante l'Agnus Dei, chant introduit dans la liturgie par le pape Serge 1er (687-701) ; l'invocation est reprise autant de fois qu'il faut, tant que dure le rite de la fraction.

Le pape communie à son siège selon un rite un peu complexe qui n'avait été conservé jusqu'au moment du Concile Vatican II que pour les messes papales. Les fidèles communient à leur tour, selon un protocole bien établi. Pendant la communion, la schola chante l'antienne de communion avec les versets d'un psaume; comme pour le chant d'entrée, l'antienne elle-même sert de refrain repris entre les versets psalmiques tant que dure la communion.
Après la communion, le pape retourne à son siège pour se laver les mains. Puis il se rend à l'autel pour proclamer la dernière oraison (postcommunion).

Alors un diacre annonce Ite missa est. On répond Deo gratias. Ce dernier dialogue qui indique la fin de la messe se fait sur une mélodie brève. JO Aussitôt le cortège se reforme, comme au début de la messe, pour quitter le sanctuaire et regagner la sacristie. On remarquera qu'il n'y a pas de "chant final", 1 'habitude de chanter "encore" un cantique "après" la messe est une habitude paroissiale et populaire n'ayant jamais fait partie du rite romain.

Tel est le rite romain au VIII ème siècle : il est sobre, digne, logique, dépourvu de ce qui pourrait sembler mièvre ou pesant. L'ordonnancement du cérémonial, tel qu'il apparaît à cette époque, ajouté à l'utilisation des cierges, de l'encens, et d'un chant véritablement liturgique, donne à la célébration de l'Eucharistie une extraordinaire dignité à laquelle tous les fidèles peuvent être sensibles.

On peut facilement constater que c'est toujours ce même rite romain qui est célébré, à quelques minimes détails près, dans les grandes abbayes (Solesmes, par exemple) qui respectent véritablement le missel actuel. Une conclusion s'impose: entre ce qui se faisait au VIII ème siècle et ce qui devrait se faire aujourd'hui, il y a véritablement un tradition ininterrompue, comme l'a souligné Jean-Paul II dans sa Lettre Vicesimus quintus annus.

Auteur : Denis CROUAN d’après son livre histoire et liturgie romaine, éditions Téqui, Paris.

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