Alors que l'action liturgique du pape Benoît XVI est actuellement remise en cause sous le faux prétexte qu'elle s'opposerait au concile Vatican II, nous sommes heureux de publier ici, avec l'aimable autorisation des éditions Ad Solem, la préface du cardinal Ratzinger à l'étude remarquable du père Lang, de l'Oratoire, sur l'orientation de l'autel dans la liturgie. Cette préface, d'une grande clarté, donne la lumière nécessaire sur les controverses actuelles. Elle invité à lire le livre du père Lang qui vient de paraître - enfin - en France.

Pour le catholique prati­quant ordinaire, les Chan­gements les plus patents de la réforme liturgique du second concile du Vatican sem­blent tenir en deux points: la disparition du latin, et le fait d'avoir tourné les autels vers le peuple. Ceux qui liront les docu­ments de référence seront surpris de constater qu'en vérité, ni l'un ni-l'autre ne se trouvent dans les décrets du Concile. L'usage de la langue vernaculaire est certes autorisé, particulièrement pour la liturgie de la Parole, mais la pres­cription générale qui prévaut dans le document du Concile dit ceci : « L'usage de la langue lati­ne, sauf droit particulier, sera conservé dans les rites latins » (Sacrosanctum concilium, 36, n. 1). Il n'y a rien dans le docu­ment conciliaire qui concerne le fait de tourner les autels vers le peuple ; ce point n'apparaît que dans les instructions post-conci­liaires. La directive la plus impor­tante se trouve au paragraphe 262 de l'Institutio generalis missalis romani, l'Instruction générale sur le nouveau missel romain, publiée en 1969. Voici cette directive : « Il est préférable d'ériger le maître­ autel à l'écart du mur, pour qu'on en puisse faire facilement le tour et y célébrer vers le peuple » (ver­sus populum) [1].

Vers Dieu
per Iesum Christum

L'édition de 2002 de l'Ins­truction générale sur le missel a maintenu ce texte sans le modi­fier, si ce n'est par l'adjonction de cette clause en forme d'incise : « ce qui est souhaitable partout où c'est possible ». Cela fut perçu en bien des lieux comme un durcis­sement du texte de 1969, et inter­prété dans le sens d'une obliga­tion générale de disposer désor­mais les autels face au peuple « partout où c'est possible ». Pour­tant, une telle interprétation avait été rejetée dès le 25 septembre 2000 par la Congrégation pour le Culte divin, qui précisait que le mot expedit (« est souhaitable ») n'implique aucune obligation, et n'est qu'une simple suggestion. L'orientation physique, dit la Congrégation, doit être distin­guée de l'orientation spirituelle. Même s'il célèbre versus populum, le prêtre devrait toujours être orienté versus Deum per Iesum Christum (vers Dieu par Jésus-­Christ). Rites, signes, symboles et -paroles jamais -ne pourront épuiser la réalité intérieure du mystère du salut. Voilà pourquoi la Congrégation met- en garde contre toute position unilatérale et rigide dans ce débat.
C'est là une clarification importante. Elle met en lumière ce qui ­est relatif dans les formes sym­boliques extérieures de la litur­gie, et rejette les attitudes fana­tiques que, malheureusement, n'ont pas manqué dans les controverses des quatre derniè­res décennies. Elle met en même temps l'accent sur la direction intérieure de l'acte liturgique, qui ne peut jamais complètement s'exprimer par des formes exté­rieures. Cette direction intérieu­re est la même pour le prêtre et pour les fidèles : vers le Seigneur - vers le Père par le Christ dans le Saint-Esprit. La mise au point de la Congrégation devrait donc susciter une discussion nouvelle, plus sereine, qui nous permettrait d'investiguer les meilleures voies pour mettre en pratique le mys­tère du salut. Cette quête doit s'accomplir, non pas par des con­damnations ré­ciproques, mais par une écoute mutuelle soute­nue, et avant tout, en demeu­rant attentif à la gouverne inté­rieure de la li­turgie elle-mê­me. S'invectiver par étiquettes, telles que « pré­conciliaire », « réactionnaire », « conservateur », ou « progressis­te », et « ennemi de la foi », ne mène à rien ; ce dont nous avons besoin, c'est d'une ouverture mutuelle renou­velée en vue de chercher la meil­leure réalisation de l'héritage du Christ.

Un moment opportun

Ce petit livre de Uwe Michael Lang, membre de l'Oratoire de Londres, étudié la direction de la prière liturgique des points de vue de l'histoire, de la théologie, et de la pastorale. Au moment oppor­tun, me semble-t-il, cet ouvrage récapitule un débat qui, en dépit des apparences, n'a jamais été conclu, pas même après le deuxième concile du Vatican. Le liturgiste d'Innsbruck Josef Andreas Jungmann, l'un des architectes de la Constitution conciliaire sur la sainte liturgie, s'est résolument opposé, dès le tout début, au slogan polémique selon lequel auparavant le prêtre célébrait « en tournant le dos au peuple» ; il souligne avec force que le point à considérer n'est pas que le prêtre se détournait des fidèles, mais au contraire qu'il Se tournait dans la même direction qu'eux. La liturgie de la Parole revêt le caractère de la proclama­tion et du dialogue : adresses et répons lui appartiennent à juste titre. Mais dans la liturgie de l'Eucharistie, le prêtre conduit l'assemblée en prière en direction du Seigneur vers qui il se tourne avec elle. C'est pourquoi, dit Jungmann, la direction commune du prêtre et du peuple est si intrinsèquement adaptée à l'acte liturgique. Louis Bouyer (qui fut, comme Jungmann, l'un des litur­gistes artisans du Concile) et Klaus Gamber ont l'un et l'autre, chacun à sa manière, traité de cet­te même question. En dépit de leur grande renommée, il ne leur fut d'abord pas possible de faire entendre leur voix, si forte et insistànte était la tendance à com­munaliser la célébration litur­gique, qui poussait à considérer dès lors le face à face du prêtre et des fidèles comme une absolue nécessité.

Un guide précieux

Ces derniers temps-, l'at­mosphère s'est peu à peu apaisée, au point qu'il est à présent possi­ble de reprendre l'ensemble des questions soulevées par Jung­mann, Bouyer et Gamber sans être aussitôt suspecté de nourrir des sentiments anti-conciliaires. La recherche historique a rendu la controverse moins partisane, et parmi les fidèles s'accroît la perception des problèmes inhé­rents à des dispositions qui ren­dent difficilement compte d'une liturgie ouverte aux choses d'en haut et au monde qui doit venir. Dans ce contexte, l'ouvrage de Lang, qui réjouit par son objecti­vité et son rejet de toute polé­mique, est un guide précieux. Sans prétendre à de nouvelles avancées majeures, il présente avec soin les résultats des recher­ches récentes et procure les matériaux nécessaires à l'élabo­ration d'un jugement éclairé. Ce livre est particulièrement pré­cieux par sa reconnaissance de la contribution de l'Église d'Angle­terre à ce débat, rendant notam­ment la considération qu'il mérite au rôle qu'y joua au dix-neuvième siècle le Mouvement d'Oxford (au sein duquel la conversion de John Henry Newman acheva sa gesta­tion). C'est à des sources histo­riques de cet ordre que l'auteur  puise les réponses théologiques qu'il propose, et j'espère que ce  livre, œuvre d'un jeune docteur, sera utile au combat – nécessaire à chaque génération - pour une juste compréhension et une digne célébration de la liturgie sacrée. Je souhaite à ce livre de trouver un public large et attentif.

Cardinal Joseph Ratzinger fait à Rome le dimanche de laetare 2003

Ce livre vient enfin de paraître en français aux éditions Ad Solem et a pour titre « se tourner vers le Seigneur » du père Lang pour 114 pages et 20 €.
 

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